Pourquoi tout le monde crée des mouvements et plus personne ne crée de partis

Galaad Wilgos — 31.07.2017 – 7 h 00, mis à jour le 31.07.2017 à 7 h 01

Benoît Hamon, le 1er juillet 2017, lors de la création du Mouvement du 1er juillet | JACQUES DEMARTHON / AFP.
Benoît Hamon, le 1er juillet 2017, lors de la création du Mouvement du 1er juillet | JACQUES DEMARTHON / AFP.

La mode est aujourd’hui aux mouvements. Ceux qui veulent faire «bouger les lignes» au sein de leur parti ou créer une organisation susceptible de les porter au pouvoir rechignent désormais à s’appeler parti. Au contraire, il s’agit d’accueillir tous les citoyens –d’être citoyen–, de privilégier le «transpartisan», de se «régénérer au-delà des partis politiques», comme l’affirmait Benoît Hamon à l’occasion de l’annonce du lancement de son nouveau mouvement le 1er juillet, et ce dans le but de «reconstruire une gauche inventive qui dépassera les étiquettes politiques».

En Italie, c’est le Mouvement 5-Étoiles lancé par Beppe Grillo; en Espagne, c’est Podemos qui se voulait une sorte de «mouvement-parti» découlant du mouvement social du 15-M (mieux connu sous le nom des Indignés); en Belgique, le Mouvement de gauche a fusionné avec la coopérative VEGA pour donner le mouvement Demain (oui, avant celui d’Anne Hidalgo et Martine Aubry!). Quant à la France, nous ne sommes pas en reste: en avril 2016, En Marche! était lancé en se voulant un mouvement (officiellement, il n’était alors pas encore question de candidature aux élections), tandis que Jean-Luc Mélenchon lançait le mouvement de la France insoumise. Et ce quelques années après avoir fondé le Mouvement pour la VIe République, «une première expérience pour essayer des choses, concentrée sur la VIe République» et qui fut un «beau laboratoire» selon Sophie Rauszer, porte-parole sur les questions européennes de la France insoumise. Même Marine Le Pen a lancé en 2012 son Rassemblement Bleu Marine, «mouvement pour tous les patriotes amoureux de la France».

Désaffection pour les partis

Mais pourquoi cet engouement pour les mouvements? Et tout d’abord, qu’est-ce qu’un mouvement? Peu de gens semblent s’accorder sur une définition. Dans les années 1960-1970, Alain Touraine, principal sociologue des mouvements sociaux à l’époque, en donnait la définition suivante:

«C’est la conduite collective organisée d’un acteur de classe luttant contre son adversaire de classe pour la direction sociale de l’historicité dans une collectivité concrète.»

Une définition restreinte excluant les nouveaux mouvements sociaux ayant émergé durant ces décennies (régionalisme, féminisme, etc.). Le sociologue Erik Neveu lui préfère une définition plus large, où un mouvement social désigne une «forme d’action collective concertée en faveur d’une cause»: «il s’agit d’un agir-ensemble intentionnel, marqué par le projet explicite des protagonistes de se mobiliser de concert. Cet agir-ensemble se développe dans une logique de revendication, de défense d’un intérêt matériel ou d’une “cause”».

La France en a connu, ces dernières décennies, certains de grande ampleur proches de partis politiques, de la Manif pour tous, proche de la droite de LR et de l’extrême-droite, à SOS Racisme, proche du PS, qui a lancé la carrière politique de personnalités comme Malek Boutih ou Harlem Désir. Juridiquement, le statut de ces mouvements demeure flou: souvent enregistrés en tant qu’association à l’instar des partis politiques, comme pour En Marche!, ils peuvent aussi être de simples associations de fait, courants de pensée interne à un parti politique ou centres de réflexion pour faire avancer certaines idées à l’intérieur ou en dehors des structures traditionnelles.

Plusieurs raisons peuvent expliquer la préférence pour le concept de mouvement par rapport à celui de parti –dont la définition habituelle le résume à sa fin: un parti est une organisation défendant un certain nombre d’idées et dont le but est de conquérir puis d’exercer le pouvoir. À commencer par un rejet des partis politiques qui n’a cessé de croître. Ainsi, dans un sondage Ipsos de 2014, seuls 8% des Français déclaraient avoir confiance dans les partis politiques. Un sondage Harris Interactive d’avril 2016 pour LCP notait que les Français associaient spontanément les partis politiques au mensonge.

Il est vrai que depuis quelques décennies maintenant, les partis sont les mal-aimés de la politique: structures trop hiérarchisées, apparatchiks qui monopolisent les directions, autoritarisme sont dénoncés, alors que le nombre d’adhérents a chuté de manière radicale depuis des années. Comme nous l’explique Sophie Rauszer, «il y a un dégoût des partis politiques de la Ve République qui sont nécrosés, notamment dans leurs les méthodes de fonctionnement parfois sectaires ou autoritaires. Ce n’est pas pour rien que les deux partis principaux ont été éliminés». Un constat que partagent les chercheurs du Cevipof Bruno Cautrès et Madani Cheurfa, cités par Le Monde, qui évoquent l’absence de travail de réflexion des partis en comparaison des think-tanks, instituts ou mouvements.

Comme la société, les partis ont évolué: des partis de cadres des élites bourgeoises et parlementaires, on est passé, grâce notamment au suffrage universel, aux partis de masse (dont l’archétype était le PCF de 1946) pour arriver aux partis «attrape-tout» qui à la fin des années 60, notamment avec le développement de la communication de masse, de la désaffection politique et de l’individualisation des désirs, cherchaient à défendre des «enjeux peu susceptibles de soulever une hostilité dans la communauté». Enfin, les partis se sont cartellisés selon les politistes Richard Katz et Peter Mair, cités par Le Monde:

«Les aides financières et l’alternance politique ont amené ces organisations à se « partager » le pouvoir d’Etat et à se transformer en « gestionnaires de l’exécutif » et des pouvoirs régionaux. […] Pour éviter d’être écartées des responsabilités, elles ont verrouillé un système électoral qui les favorise et les finance.»

Selon eux, c’est bien ces changements qui ont poussé à une forme de défiance par rapport à ces partis gouvernementaux, ainsi qu’à la montée de partis protestataires.

Nouvel esprit du capitalisme

À ces évolutions s’ajoute aussi un changement radical. Après Mai 68, qui a vu émerger une critique radicale des partis et de leurs structures bureaucratiques, verticales et centralisées ainsi qu’une valorisation concomitante de l’autonomie, de la participation et de l’horizontalité, la mode était dans les années 70 aux nouveaux mouvements sociaux, décentralisés et méfiants par rapport aux partis politiques. Vint alors l’intégration de cet imaginaire radical, et notamment de la «critique artiste» très en vogue durant le printemps de 68, par le capitalisme lui-même. Une récupération qui permettra au capitalisme de se régénérer et qui produira ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello ont nommé, dans leur livre Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard), le «troisième esprit du capitalisme». Un esprit dont les maîtres mots sont réseaux, autonomie, employabilité, horizontalité, participation, etc. Soit les mots d’ordre de Mai 68… mais dans un cadre capitaliste –ainsi que l’indiquait déjà dans les années 1980 toute la littérature du management. Cela ne pouvait qu’avoir un impact sur la structure des organisations partisanes, comme les deux auteurs le disaient déjà dans un entretien paru en 2000:

«L’histoire montre que les mouvements critiques, parce qu’ils participent au même monde que les institutions qu’ils critiquent, en partagent de très nombreuses caractéristiques. Les syndicats et partis du deuxième esprit du capitalisme étaient coordonnés par la hiérarchie et la planification, étaient des mondes où les hommes dominaient sans partage, reléguant les femmes à l’exécution, ainsi que des mondes relativement autoritaires. Ils n’avaient rien à envier sur ce plan aux entreprises. Les mouvements critiques du troisième esprit du capitalisme, de même, partageront avec le procès qu’ils critiquent de nombreuses caractéristiques: le réseau internet, des jeux d’alliances avec une nébuleuse d’autres organisations critiques, petites et grandes, en France et à l’étranger, une gestion en partie par projets, etc.»

De fait, comme le rappelle au Monde Yves Sintomer, de l’université Paris-VIII et spécialiste de la démocratie participative, on «assiste à des engagements ponctuels, flexibles, distanciés, dans des communautés plus ouvertes, pour défendre des causes d’un moment». Le militantisme n’a donc pas disparu, il a revanche muté avec les évolutions de la société et des individus qui la composent, privilégiant un engagement moins total, plus occasionnel, réticulaire, fluide, citoyen, sans contraintes, etc. Liquide, aurait dit le défunt sociologue Zygmunt Bauman, qui expliquait dans un entretien que «la tendance à substituer la notion de “réseau” à celle de “structure” dans les descriptions des interactions humaines contemporaines traduit parfaitement [le] nouvel air du temps. Contrairement aux “structures” de naguère, dont la raison d’être était d’attacher par des noeuds difficiles à dénouer, les réseaux servent autant à déconnecter qu’à connecter…».

Le constat vaut aussi pour les mouvements vis-à-vis des partis et est exemplifié par le mouvement En Marche! pour lequel, à l’inverse des vieux partis, il suffit de s’inscrire sur un site web, sans encartement ni cotisation, pour participer à la vie du mouvement. Daniel Bensaïd, dans un entretien croisé pour la revue Actuel Marx, alertait cependant en 2009 contre le danger de parler d’un changement manichéen:

«Il serait simpliste d’opposer une culture décentralisée, réticulaire, aux formes syndicales ou partisanes centralisées isomorphes à une certaine figure de l’État. Il s’avère que le discours sur les réseaux et la fluidité est tout aussi isomorphe à la société liquide d’un capitalisme libéral qui n’en conjugue pas moins, avec efficacité, centralisation et décentralisation, comme l’illustre à merveille l’organisation de Wal-Mart.»

Partis et mouvements sont-ils vraiment si différents?

Dès lors, sous couvert de modernité et de rapprochement du citoyen, n’est-on pas en train de repeindre la vieille bâtisse des partis politiques en y accolant le mot de «mouvement», moins connoté, plus «fluide», postmoderne? Observons ainsi que le «mouvement» En Marche! n’est en réalité qu’un «parti comme les autres», avec des «référents» par départements à la tête de comités locaux, et a bien sûr présenté, avec succès, des candidats aux élections.

Cette contradiction –ou cette dialectique selon ses partisans– entre horizontalité proclamée et verticalité factuelle se retrouve aussi dans La France insoumise. Inspirée par les théories de Chantal Mouffe pour qui la présence d’un leader charismatique est cruciale pour un mouvement populiste, celle-ci accueille en son centre la figure de Mélenchon alors qu’elle promeut pourtant les réseaux (notamment sociaux), l’horizontalité, la prolifération des initiatives autonomes, le relativité des désirs et des engagements et la participation citoyenne intermittente (notamment via internet). Une stratégie populiste qui, selon Jean-Yves Pranchère, professeur de philosophie politique à l’Université libre de Bruxelles, «associe rhizome anarchique et verticalité gaullienne».

Nous assistons donc à l’émergence, non pas d’un idéal-type nommé «mouvement», mais bien à l’adaptation des structures partisanes aux changements qui touchent la société et donc par la même occasion la démocratie représentative. Mais avec un manque d’ossature qui semble paradoxalement favoriser la centralité d’un individu providentiel et de son équipe rapprochée.

http://www.slate.fr/story/145944/partis-mouvementshttp://www.slate.fr/story/145944/partis-mouvements

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